Le chamanisme de Mongolie et de Sibérie
|
|
|
Liste des passages
| Intitulé |
Description |
Durée |
 |
 Les débuts du parcours d'ethnologue de Roberte Hamayon |
 Lorsque Roberte Hamayon commence à travailler à la bibliothèque du Musée de l'Homme, elle découvre des ouvrages sur la Mongolie, qui la passionnent. Décidée à se rendre dans ce pays, contre l'avis de ses professeurs, elle entreprend d'étudier le russe. Elle parvient à être acceptée dans le cadre du protocole d'échanges entre l'Académie des sciences de Mongolie et celle d'URSS, et part pour une série de missions, pendant lesquelles elle collabore en bonne intelligence avec un ethnographe mongol. Malgré la surveillance étroite dont elle est l'objet, elle pénètre en Mongolie et au sud de la Sibérie peuplée de Bouriates. Petit à petit, elle gagne la confiance de la population... |
 00:02:38 |
 |
 Un chamanisme teinté de "féodalité" |
 Tout d'abord, Roberte Hamayon approfondit la langue mongole et l'enseigner à l'INALCO - Institut National des Langues et Civilisations Orientales. Elle publie même une grammaire, un manuel et un dictionnaire, en collaboration avec la linguiste Marie-Lise Beffa. Parallèlement, elle mène des travaux d'ethnologie sur les aspects de la vie courante mongole. Cependant, pour en savoir plus sur les traditions, elle doit contourner la surveillance idéologique exercée par les autorités. En effet, leur étude, ramenant à un passé considéré comme "féodal", allait totalement à l'encontre de l'idéologie communiste. C'est alors que Roberte Hamayon justifie la nécessité de connaître ces pratiques "féodales" afin de mesurer les progrès apportés par le communisme... Ainsi commencent ses longues et patientes années d'études sur le terrain. |
 00:02:44 |
 |
 Des traces de pratiques rituelles |
 Des traces manifestes de pratiques rituelles intriguent Roberte Hamayon. Présentes dans la steppe, souvent à des endroits de passage, tas de pierres, bouteilles de vodka vides, morceaux de tissu accrochés à des arbres, témoignent de pratiques rituelles - bien vivantes - destinées à favoriser le bon déroulement des voyages. |
 00:02:52 |
 |
 "Servir la science" |
 Lors de ses missions, Roberte Hamayon est accompagnée de jeunes chercheurs dont la présence lui permettent de légitimer aux yeux du pouvoir politique - au nom de la recherche scientifique - ses investigations auprès de la population. |
 00:02:02 |
 |
 De l'origine du mot "chaman" à travers un récit de voyage du XVIIe siècle |
 Le terme "chaman", nous explique Roberte Hamayon, vient de la langue toungouse (branche de la famille linguistique altaïque), langue d'un groupe d'éleveurs et de chasseurs, dont elle nous décrit les particularités. La première occurence du mot se trouve dans un récit de voyage datant de la fin du XVIIe siècle, récit d'un archiprêtre russe banni en Sibérie à l'époque de la réforme de l'Eglise orthodoxe, que nous raconte l'ethnologue. Le mot a circulé et est ainsi parvenu jusqu'en France, dans l'Encyclopédie de Diderot, par exemple.
|
 00:04:51 |
 |
 Etymologie et sens du mot "chaman" dans d'autres langues sibériennes |
 Roberte Hamayon nous donne les différentes étymologies et acceptions du mot "chaman": toungouse, mongol, russe, turc. Ces multiples sens reflètent une volonté d'établir avec l'esprit des animaux, autrement dit l'"âme", un accord qui permette de légitimer la chasse. |
 00:04:55 |
 |
 Le pacte avec les animaux ou le "retour à la forêt" |
 L'échange entre humain et animaux est clairement établi : l'homme se nourrit des animaux, de même les esprits des animaux se nourrissent des hommes ; chacun consomme l'autre à tour de rôle. La forêt est dans ce contexte religieux un lieu chargé de signification. Belle mort pour celui qui décide, arrivé au terme de sa vie, de se retirer seul dans la forêt, ce que Roberte Hamayon nomme le "retour à la forêt". Quant au chaman, il est le garant de l'accord passé entre l'homme et l'animal. |
 00:06:07 |
 |
 Etre ou devenir chaman? |
 L'entraînement des garçons commence à l'adolescence. La sélection se fera sur certaines qualités physiques jugées indispensables pour le chaman comme la robustesse, la force, la vitalité, ainsi que sur l'existence de compétences personnelles particulières.
Par ailleurs, nous fait remarquer Roberte Hamayon, il existe des configurations différentes selon les populations. Ainsi, chez les peuples de la forêt, d'une part, la fonction du chaman est individuelle ; chez les peuples éleveurs, d'autre part, l'appartenance à une "lignée chamanique" est la condition sine qua non pour devenir chaman. |
 00:05:06 |
 |
 Diverses façons de chamaniser |
 Roberte Hamayon nous explique les différentes façons d'exercer le chamanisme : au nord-est sibérien, il est pratiqué individuellement, selon les jours ou les besoins du rituel ; au nord-ouest, la pratique est plutôt collective. |
 00:01:45 |
 |
 La notion d'échange ou le mariage avec le monde animal |
 La formalisation de la relation entre l'homme et l'animal va se faire dans le cadre d'un échange matrimonial. Lors d'un rituel se déroulant tous les ans au printemps, le chaman va "épouser" une femelle de grand cervidé (renne ou élan), ou plus précisément l'esprit de cette femellle. |
 00:05:27 |
 |
 Des hommes, et parfois des femmes chamans |
 Bien que des femmes chamanes aient existé jusque dans les années 1930, cette fonction ne leur était accessible, partiellement, que lorsqu'aucun homme ne pouvait l'exercer. Certaines de ces femmes auxquelles l'entourage familial masculin interdisait la pratique du chamanisme se suicidaient, et leur âme devenait alors redoutable.
L'influence du bouddhisme venu de Mongolie, chez certains peuples de Sibérie comme les Bouriates, a fait du chamanisme une activité réservée aux femmes, les hommes préférant se faire lamas. Ainsi, à travers l'exercice rituellique des femmes, la dimension thérapeutique et divinatoire s'est fortement accentuée.
De plus, Roberte Hamayon aborde la question des différents types de rituels, et notamment celle du privé rémunéré, dont elle analyse les facteurs historiques d'apparition.
|
 00:05:46 |
 |
 Un chamanisme thérapeutique, mais pas seulement... |
 Nous comprenons, à travers les propos de Roberte Hamayon, que la colonisation russe a produit une modification de l'orientation de la pratique du chamanisme, une adaptation de celui-ci au contexte colonial. De rituel religieux, il devient rituel thérapeutique, ce qui lui permet d'être toléré par les institutions en place. Cependant, la vision du monde, l'esprit y restant intacte, cela a permis aux peuples colonisés de garder des repères traditionnels, rassurants dans ce contexte de désarroi. |
 00:01:18 |
 |
 Le chamanisme : une pratique accessible à tout être humain, mais une fonction sociale réservée aux hommes |
 En complément de ce qu'elle a exprimé dans cet entretien sur les restrictions touchant l'exercice du chamanisme par les femmes, Roberte Hamayon précise que la femme ne pouvait absolument pas exercer en tant que spécialiste investi par le groupe pour jouer un rôle masculin, puisque le rituel essentiel du mariage, concrétisation du contrat passé entre l'homme et l'animal, ne pouvait être mené que par un homme. En effet le mariage ne pouvait se conclure qu'entre un homme et l'âme d'une femelle animale, le contraire ne s'étant jamais vu selon la chercheuse. |
 00:01:41 |
 |
 Le chaman : un spécialiste polyvalent de l'aléatoire |
 Le chaman doit "obtenir de la chance". Prenant ses origines dans la chasse, où le chaman doit séduire l'animal pour avoir le droit de le chasser, et obtenir ainsi quantité de gibier appelé "la chance", le rôle du chaman s'étend aussi à tous les domaines où la chance intervient. Il consiste à obtenir des choses que l'on ne peut pas produire, pour la communauté : conditions climatiques, fécondité, santé, voire plus récemment, gains d'argent, succès, etc, toutes choses soumises aux aléas de la vie. |
 00:05:32 |
 |
 Persécution des hommes chamans |
 A l'époque communiste - pendant les années 1930, années de purges, de dékoulakisation -, les chamans, accusés parfois d'être des koulaks, de profiter de la crédulité publique, se sont vu détruire, brûler, confisquer leurs objets rituels - figurations d'esprits animaux vivants ou âmes de morts humains (poupées par exemple). Certains de ces objets ont cependant été épargnés grâce à la population qui les a cachés dans la forêt ou les a donnés dans les musées.
|
 00:04:18 |
 |
 Conséquences de ces persécutions : exemple des Iacoutes, Bouriates et Nanaïs |
 Roberte Hamayon nous rapporte notamment quelles furent les tentatives de réhabilitation de la mémoire des chamans persécutés chez les peuples Iacoute, Bouriate et Nanaï, particulièrement frappés par les purges des années 1930.
Une question sensible est celle de l'âme du chaman qui resterait présente dans certains objets déposés dans les musées. Question qui a fait réémerger les spectres des chamans disparus et réactiver la douleur à cause de la collaboration de nombreux membres de la population au régime qui avait persécuté ces chamans.
Pour ce qui est des Bouriates, rencontrant des difficultés à reconstituer leur généalogie, ils font appel à des chamans, qui font parfois des généalogies fictives.
Quant aux Nanaïs, les objets ayant appartenu aux chamans persécutés ont été cachés à la police afin qu'ils ne risquent pas de nuire. |
 00:06:00 |
 |
 Un chamanisme vivant malgré les persécutions |
 A l'époque de la guerre, les circonstances ont permis à certaines populations de reprendre la pratique de rituels chamaniques discrets. La propagande athéiste a cherché à modifier les croyances, implanter de nouveaux rituels et surtout propager l'éducation scientifique. |
 00:02:32 |
 |
 Du chamanisme à la "culture non matérielle" |
 Dès la fin des années 1970, la littérature scientifique réintroduit les mots de religion, de psychologie. Les traditions religieuses vont devenir des formes culturelles, des façons de "célébrer la science soviétique". Moscou est considérée par certains comme ayant toujours été la capitale de l'occultisme, et le chamanisme comme ayant toujours intéressé Moscou.
En 1982, une délégation de spécialistes soviétiques du chamanisme se rend en Hongrie à un colloque international sur le sujet. Roberte Hamayon indique que c'est à partir de cette date que les autorités ont parlé officiellement du chamanisme.
|
 00:04:51 |
 |
 Le regain du chamanisme en Russie ou parfois le "tourisme mystique" |
 Différentes orientations se dessinent actuellement dans la pratique du chamanisme : soit en fonction des besoins touristiques, soit dans le but de s'occuper de toutes les âmes des morts de l'époque soviétique, voire des ancêtres et de l'environnement. Souvent, ils deviennent des conseillers "bons à tout faire". Très peu d'entre eux fonctionnent à la manière traditionnelle. Les rituels sont sommaires. En même temps, Roberte Hamayon a découvert de nouvelles pratiques qu'elle ne connaissait pas (jet de vodka, coups de fouet pour exorciser). |
 00:05:51 |
 |
 Tentatives de reconstitution du rituel |
 Des tentatives ont pu se faire en s'inspirant des descriptions anciennes, dans un petit groupe d'Evenks, peuple traditionnel de chasseurs-éleveurs qu' Alexandra Lavrillier a étudié.
Vers la fin des années 1990, chez les Iacoutes, a été décidé l'enseignement, à l'école, des chants et des danses d'autrefois. Avec le mot d'ordre : "Chamaniser pour l'harmonie avec la nature", l'harmonie avec la nature donc avec les animaux. On a retrouvé, à partir de descriptions anciennes ou de souvenirs des vieux, les chants et danses des animaux. Ces rituels sont devenus un signe identitaire, ont perdu la fonction du renouveau de la nature, mais permettent à ces peuples de se dire écologistes. |
 00:03:00 |
 |
 Le chamanisme : religion ou pratique religieuse? |
 Roberte Hamayon opte pour le phénomène religieux car un certain nombre de caractéristiques de la religion manquent. Il n'y a pas de doctrine établie, pas de lieu de culte, pas d'organisation, pas de possibilité de se regrouper en corporation. Le chamanisme apparaît comme une pratique dont les principes sont extrêmement variés, adaptables.
La question du choix de la religion nationale s'est posée, lorsque, en 1992, Bouriatie, Iacoutie ont déclaré leur souveraineté (qu'elles ont perdue en 2002). Toutes se sont dites chamanistes. Cependant, on peut avoir une vue chamanique du monde qui consiste à être en harmonie avec la nature sans qu'il s'agisse pour autant d'une religion. C'est pourquoi certaines pistes de réflexion ont vu le jour parmi les intellectuels, comme l'idée d'un dieu, tänggäri, le Ciel. Mais ces tentatives semblent vouées à l'échec car trop artificielles. Et chamaniser continue... |
 00:06:00 |
 |
 Occident et chamanisme |
 Deux raisons principales selon Roberte Hamayon de l'intérêt porté par l'Occident au chamanisme :
- Suite à la décolonisation depuis les années 1960 et au désir de se déculpabiliser aux yeux des peuples colonisés, une attention particulière fut portée à ces peuples, se traduisant notamment dans la reconnaissance des formes religieuses locales.
- La désinstitutionalisation des grandes religions, dans les sociétés occidentales, la désaffection à l'égard du clergé, le refus de l'esprit de hiérarchie, et le glissement de la "religion" vers une "spiritualité" dans la mouvance du New Age, sont l'expression du désir de chacun de trouver la forme de spiritualité qui lui convient.
Les mouvements de "contre-culture" américaine et de "drug culture" des années 1960, associeront chamanisme et psychotropes. Or, précise notre chercheuse, même si, parfois, il peut y avoir absorption de psychotropes, ce n'est pas la raison d'être de la fonction chamanique. |
 00:05:19 |
 |
 Les travaux de Roberte Hamayon |
 Roberte Hamayon a pu accéder à la spécialité du chamanisme à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) et se lancer ainsi dans cette discipline. Elle fut l'une des premières à s'intéresser au chamanisme sibérien, avec une collègue anglaise (spécialisée dans l'étude des Daours en Mandchourie), Caroline Humphrey, et des collègues russes.
Elle a écrit notamment une série d'articles qui a provoqué quelques grincements de dents parmi les chercheurs, dans lesquels elle posait la question de savoir si les termes de transe et d'extase étaient vraiment appropriés dans le chamanisme.
Pour notre chercheuse, la transe est le moment où le chamane est supposé être en contact avec des esprits, et pour faire comprendre à l'assistance que le moment est important, il a des mouvements corporels particuliers qui sont le signe de cet état de chose. |
 00:06:49 |
|
|